Notre façon de nommer les évènements
révèle notre vision, notre place dans le monde.

Cinq phases de deuil
La psychiatre Elisabeth Kübler-Ross a décrit cinq phases de deuil en réaction à un choc (perte de santé, maladie, handicap, perte d’un proche) : déni, colère, marchandage, dépression qui précèdent dans la cinquième, l’acceptation que beaucoup complètent par une sixième phase: Investissement, reconstruction, actions concrètes. Cette façon « moderne » de projeter les travaux de Kübler-Ross interprète la phase de l’acceptation comme la guérison du choc perçu.
Il suffirait de laisser faire le temps ou à défaut le travail sur soi, pour voir arriver, quasi automatiquement, une acceptation sereine de la situation traumatisante, débouchant sur un investissement nouveau comme preuve ultime de guérison du deuil. Voici un exemple de cette vision:

Erreur fréquente dans l’interprétation
des cinq phases de deuil
Cette interprétation ne se rencontre pas dans la pratique : on constate plutôt que les cinq phases se retrouvent déstructurées, comme un plan déchiré, chez les patients suite à un évènement dramatique. Les phases se suivent d’une façon aléatoire, se superposent et se percutent le plus souvent.
Une situation vécue il y a 2 jours chez une patiente : excédée par le comportement aberrant de sa mère qui ne fait rien pour empêcher l’aggravation de sa maladie, elle remarque : « Je viens de rentrer, je suis restée 3 heures à ses côtés en salle d’attente des urgences, elle n’est toujours pas passée. Elle s’impatiente, elle est fatiguée, elle perd des selles liquides, j’ai demandé une couche. Elle est inquiète car elle a des hémorroïdes et je pense que la peur la bloque. Elle n’arrive plus à uriner non plus. J’espère avoir des discussions avec vous plus joyeuses par la suite. Quant à moi, je suis vidée et en colère après tous mes proches car vidée de mon contenu.«
Son vécu superpose au moins trois phases du deuil, colère et épuisement, qui caractérisent le deuil pathologique : ma patiente n’accepte pas le vieillissement accéléré de sa mère dont elle perd l’image positif de jadis : elle est en colère ce qui l’épuise. Elle risque à tout moment de basculer vers l’acceptation de l’inacceptable, c’est à dire, de voir dans la perte de santé de sa mère un processus normal à son age.
Cet évènement avec sa mère se superpose à son propre deuil pathologique face à un Covid long avec mi-temps thérapeutique et suivi hospitalier. Mais de toute apparence: elle a ainsi atteint un point culminant de lacher-prise en construisant dans sa tète, la nuit suivante, une vision apaisée de ses relations avec sa mère et donc avec son propre corps dont elle a témoigné lors de la consultation suivante. Ce virement de situation n’appartient plus au deuil pathologique, mais au déroulement sans encombre avec ce constat de curiosité de ce qui va advenir, donc distanciation avec sa propre vérité antérieure, ce que j’appelle un lacher-prise.
Ainsi, d’autres déroulements du deuil sont possibles, pas seulement celui décrit par Kübler-Ross:
Quatre lectures d’un même événement,
quatre deuils différents
Étapes | Déroulement sans encombre |
Deuil dynamique (Holofeeling) | Deuil pathologique (Kübler-Ross) | Deuil figé, sclérosé |
---|---|---|---|---|
Évènement initiatique | Choc (salutaire) . |
Hasard | Perte | Sentiment d’être agressé indéfiniment |
Perception | Acceptation (du réel) | Voir ce hasard comme une coïncidence | Déni | Élimination du réel: Anosognosie |
Déclenchement émotionnel | Observation (de ses propres émotions qui transforment la réalité en vérité personnelle) | Chercher ses états intérieurs comme miroir | Colère | Amertume avec identification victimaire |
Constat | Curiosité (de ce qui va advenir, donc distanciation avec sa propre vérité) | Entrer dans le présent (hasard + état intérieur en même temps) | Marchandage | Repli |
Intégration | Focalisation sur : Être vivant (tel quel, sans jugement) | Accueillir l’élan naissant | Dépression | Infantilisation |
Effet | Vitalité renouvelée | Affirmer sa propre vision | Accepter l’inacceptable Épuisement |
Burn out |
Synthèse | Initiation, être sain et sauf | Création de sa légende, devenir adulte | Maladies multiples, boucle infinie des 6 phases | Mort existentielle, Absurdité d’un monde chaotique |
Le deuil pathologique, en premier décrit par Elisabeth Kübler-Ross, est un cercle vicieux avec succession des phases désordonnées, une répétition qui durera indéfiniment sans intervention thérapeutique qui devra créer un pont vers une deuil réussit. Le deuil pathologique et le deuil statique décrivent deux façons de se perdre dans l’autre, de s’identifier à un monde chaotique.
Ce qui explique la différence entre ces quatre voies empruntés par une personne, est son choix des mots au moment de l’évènement : Choc (salutaire), hasard, perte ou sentiment d’être agressé indéfiniment.
Tout évènement révèle une structure ancienne
Un évènement n’est nullement un incident imprévisible. Il est le résultat d’un passé agissant ! Mais ce qu’il révèle, n’est pas situé dans le monde autour de celui qui vit l’évènement, mais au contraire caché dans sa propre vision des choses. En ceci, tout évènement devient prévisible et révélateur de ce que nous essayons en vain de laisser derrière nous.
Une nouvelle perspective pour l’intervention dans un deuil
Il ne s’agit plus de regarder le cercle vicieux de succession chaotique des cinq phases d’un deuil pathologique, ou d’assiter une personne emprisonnée dans une de ces phases avec son expression clinique comme Anosognosie etc. dans le deuil statique !
Désormais, l’aidant comprend que le patient a une vision de sa place dans le monde qui le rend non pas victime des évènements, mais co-auteur concerné : Soit, ils lui ont volé ce qui lui était cher ou l’agressent en permanence, sans relâche, ou encore lui ouvrent des portes qu’il avait cherché depuis longtemps.
Ses symptômes ou maladies déclenchés ainsi, deviennent un cri d’alarme, car, sans le savoir, il cherche à traverser une frontière qui sépare les différentes versions du deuil, sans jamais y parvenir.
Ou, tout au contraire, ils indiquent une chance à saisir.
Seul un ancrage solide dans le présent, dans l’instant vécu, déclenchera une suite d’ouverture des différentes portes vers une croissance de l’etre. Cet ancrage, seul, permet de voir dans un évènement traumatisant un choc salutaire ou un hasard nécessaire. L’aidant le sais ou alors il se perd, comme le patient ,dans l’autre devant lui.
Une vraie prise en charge devrait donc commencer par une transmission d’autres visions du mondes possibles, avant meme ces crises, avant que ces drames programmés entrent dans la vie de tout un chacun.
Mode apprentissage
Comprendre que nous avons tous la capacité innée
de curiosité pour l’inconnu à venir,
de bienveillance face à nos limites,
de confiance envers la vie,
de patience et de persévérance,
de validation d’un passé vécu comme
victime impuissant des autres (parents inclus),
comme lieu de répétitions sans fin avant le grand oral ici et maintenant.
Nous avons donc la capacité de voir notre nature encore immature devenir adulte au fur et à mesure d’évènements initiatiques.